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ANNETTE PEACOCK

Parce qu’elle a toujours été étrangère à un genre musical en particulier, Annette Peacock – dont l’éclectisme n’aura jamais été qu’une nécessité vitale – ne figure sur aucun registre officiel. Pour elle, comme pour de nombreux artistes en marge du système, un disque n’a de raison que s’il correspond à l’aboutissement d’un lent travail de maturation, incompatible avec les échéances que se fixent les maisons de disques dans l’unique but de ne pas sombrer dans l’oubli. L’oubli, de toute manière, Annette Peacock n’a jamais cessé de flirter avec, à force d’enregistrements inclassables, au point de ne finalement toucher les publics du jazz et du rock que dans leurs franges éclairées.

Très tôt dans sa vie, et au milieu de la bohème new-yorkaise, poussée par ses ex-compagnons Gary Peacock puis Paul Bley comme par l’immense Albert Ayler, Annette Peacock a cherché sa vérité, en quête des nouvelles formes de liberté qu’autorisait alors le free jazz, en pleines sixties. “Albert Ayler était mon héros se plait-elle à souligner : j’ai appris grâce à lui que l’on peut trouver sa propre voie, il m’a convaincue que j’en étais capable.” C’est donc en autodidacte, et pour Paul Bley, qu’elle a d’abord donné naissance à un impressionnant corpus de compositions, préfigurant certaines des atmosphères popularisées plus tard par le label ECM, entourée de musiciens ignorants des virtuosités vaines, tels le bassiste Steve Swallow et les batteurs Barry Altschul ou Paul Motian. A leurs côtés, la pondération, la nuance et la retenue d’Annette Peacock font merveille, fortifiant tout un art de la suggestion, de l’ellipse et de l’implicite, à l’origine d’ambiances en demi-teintes et toutes en langueurs. Cet univers à l’aura fantomatique, déjà très sensuel, plein de tensions et troué de silences, Annette Peacock l’a peaufiné quelques mois durant à la prestigieuse Julliard School of Music afin de perfectionner sa maîtrise des modes et des accords. Après ces expériences acoustiques pourtant achevées, curieusement, l’électricité et l’électronique seront sollicités, au sein du Synthesizer Show dans un premier temps, autour de 1969, en compagnie de Paul Bley, enrichissant encore la palette de sons : c’est ainsi que grâce à un prototype du légendaire synthétiseur Moog offert par son inventeur, Annette Peacock invente alors un système permettant de trafiquer sa voix, la transformant en un instrument nouveau, différent et mutant. “J’ai tout de suite adoré le synthétiseur, découvert sur un disque de Walter Carlos. C’était un nouvel instrument, je n’arrêtais pas d’en parler à Paul Bley qui n’était guère enthousiaste. L’idée était de créer de la musique avec, plutôt que de l’utiliser comme un instrument tout juste bon à reproduire des mélodies existantes : nous voulions lui donner la dignité et le respect qui lui étaient dus. Nous avons passé beaucoup de temps dessus à faire des réglages afin de retrouver les sons que nous cherchions, j’ai aussi inventé un moyen d’y faire passer ma voix. Notre premier concert avec synthétiseur eut lieu au Village Vanguard.”

A ces libertés directement connectées au free, succéderont rapidement des envies plus « pop » qu’Annette Peacock couchera sur des disques pervertissant les lois du genre. Premier véritable album sous son nom, quel qu’en soit d’ailleurs  – comme le souligne Annette Peacaock – le crédit quelque peu abusif apporté à Paul Bley alors qu’elle s’avère, seule, responsable des compositions, des arrangements et de la production, Revenge: The Bigger The Love The Greater The Hate annonce clairement le suivant et mythique I’m The One, enfin orné de la seule signature de sa génitrice. Originellement sorti par RCA en 1972 et réalisé en compagnie d’une flopée d’instrumentistes prestigieux, cet album, qu’elle situe « entre rock expérimental et free-jazz », fit l’effet d’un véritable électrochoc à l’époque. Une anecdote célèbre veut même qu’un certain David Bowie, sévissant alors sur le même label, ait profité des séances de I’m The One afin d’approcher Annette Peacock. “David Bowie s’est invité pendant que j’enregistrais. Sauf que j’ai pour habitude de n’avoir en studio que des gens nécessaires à l’enregistrement, parce que des présences étrangères distraient les musiciens et que c’est très difficile de créer une bonne atmosphère… David était avec Mick Ronson, son guitariste : je les ai éconduits tous les deux puis je n’y ai plus pensé. Un peu plus tard, Tony DeFries, le manager de Bowie, m’a dit vouloir s’occuper de moi : Bowie lui avait parlé de moi, et il était tout aussi fan de ma musique. DeFries m’acheta des tonnes de matériel et s’occupa de mes dépenses pendant un an. Le problème, c’est que j’étais une artiste issue du jazz, que j’en avais l’image. Il disait vouloir l’effacer, il insistait sur le fait que j’étais, selon lui, une torch singer.” L’anecdote veut encore que, pas rancunier pour autant, David Bowie l’ait sollicitée pour Aladdin Sane, et qu’Annette Peacock ait décliné cette offre, préférant se consacrer à sa propre musique. En désespoir de cause, Bowie réussit quand même à la prier de convaincre le talentueux Mike Garson (présent sur Revenge et I’m The One), son pianiste au style – en partie – inspiré par Cecil Taylor, de le rejoindre dans son groupe à lui, où il officie encore aujourd’hui. Outre qu’il lui rendra (sans pour autant la mentionner) un hommage quasi évident dans Something Is In The Air, un des temps forts de l’album Hours en 1999, David Bowie ne cessera de courtiser Annette Peacock, puisqu’il lui proposera, toujours sans succès, de le rejoindre au moment de Heathen.

 Il est aussi intéressant de noter que le guitariste Mick Ronson, dont Bowie s’est débarrassé après la parution de Pin Ups, empruntera les arrangements qu’avait écrits Annette Peacock pour sa version de Love Me, Tender, sans oublier de mentionner qu’il reprendra Seven Days et I’m The One, deux morceaux importants de notre « égérie underground ». Alors basée en Angleterre, et forte de sa rencontre avec les très demandés Chris Spedding et Bill Bruford, mais aussi d’un proche de Nucleus en la personne de Brian Godding, Annette Peacock enregistre deux albums ouvertement « rock » : X-Dreams, puis The Perfect Release avec le groupe de Jeff Beck. Malgré d’irrésistibles incantations vicieuses sublimées par des textes vénéneux (certains verront dans son talkover sexy les prémices du rap), et en l’absence de toute promotion, une fois encore, le succès n’est que critique, et ne profite finalement qu’au label Aura dont X-Dreams inaugure le catalogue. Lasse de chercher un label digne de ce nom, Annette Peacock crée Ironic pour lequel elle enregistre quatre subtils albums entre 1982 et 1988, notamment aux côtés de Roger Turner et Evan Parker, deux instrumentistes versés dans l’improvisation totale. Comme tous ses disques précédents, ceux-là se révèlent excentriques, avec leurs complaintes amoureuses, fragiles et malades, chantées d’une voix comme ankylosée par la mélancolie, à la lisière du murmure.

Après une longue pause sort An Acrobat’s Heart en 2000, nouveau chef d’œuvre pour piano, voix et quatuor à cordes, cette fois produit par ECM, label qui, à l’occasion d’un hommage entre autres rendu à Annette en 1997 par Marilyn Crispell, tenait à préciser : “Au fil du temps, sa musique a toujours été pour nous comme un leitmotiv.” Début 2006, sort 31:31, à ce jour son dernier opus, et le premier issu de sa nouvelle structure, Ironic US géré depuis Woodstock où elle réside depuis son retour d’Angleterre en 1995. 

Annette Peacock est une artiste rare, totalement à part, à l’image de sa discographie. Bien que toujours en avance sur son temps, et malgré la vénération que lui vouent confrères, consoeurs et critique, Annette Peacock reste ignorée du public, comme dépossédée de la reconnaissance et du crédit qui devraient lui revenir de fait, ne serait-ce qu’au regard de l’obsession que lui ont vouée des musiciens aussi immenses que David Bowie et Paul Bley qui lui doivent énormément. Le critique Nat Hentoff, parlant de John Coltrane, a dit : « Toutes musiques confondues, je pense que rarement un homme ne s’est révélé de manière aussi complète et absolue dans l’acte musical.” D’Annette Peacock et de son art à fleur de vie, l’on pourrait dire de même. L’on pourrait aussi parler d’une âme à fleur de voix, comme chez Billie Holiday. Et quant à ses dons en matière de composition, l’on pourrait évoquer un curieux croisement entre Thelonius Monk et Claude Debussy permettant de révéler, sans fard ni artifice, l’essence même de ses sentiments comme l’étendue de sa sensibilité.

Que dire encore d’Annette ? Que peu d’artistes savent, comme elle, se montrer ouverts aux dérèglements comme aux poussées d’angoisse. Qu’enfin, et à juste titre, nombreux sont ceux qui l’aiment, de Robert Wyatt à Brian Eno en passant par Grandmaster Flash, Coldcut, Ginger Baker, Pat Metheny, Jac Berrocal ou Thurston Moore.

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